fbpx
ABONNEZ-VOUS A 1 AN DE ZIST POUR 5 EUROS PAR MOIS


« Un être vivant est un organisme qui naît, vit, et finit par mourir. »

C’est en tout cas la définition qu’en font aujourd’hui les sociétés occidentales du haut de leurs gratte ciels et sous le flux constant de leurs grands capitaux. Notre peuple est né, vit, et mourra certainement en tant que peuple un jour, sur cette terre de Martinique, comme il en va de l’humanité. Nous sommes vivants. Et notre histoire est celle de ceux et celles qui se sont battus pour être en vie, qui se sont battus pour le droit de naître, de vivre, et même de mourir dignement.

Paola, Cindy, Béatrice, Hortense, Marie-Pierre, Audrey, Aurélie, Patricia, Julie, autant de noms pris au hasard pour nommer celles qui ont survécu aux violences conjugales, ou actuellement, peut-être ici même, dans cette salle, se battent pour rester vivantes. 

Thérèse, Dominique, Elodie, Emmanuelle, Frédérique, Emilie, Pauline, Pierette, Karine, Johanna, autant de noms pris au hasard pour faire vivre ici ceux et celles qui ont peur de nager parce que dans l’eau de mer, en apesanteur, elles sentent qu’elles ont perdu leur corps et n’habitent plus qu’une ombre depuis qu’elles ont survécu au viol. 

Sandra, Aurélie, Marie, Céline, Nathalie, Véronique, Stéphanie, Mireille, Solange, Sabine, Catherine, Sylvie, des noms pris au hasard pour faire vivre les mortes qui ne sont pas mortes, qui ne sont pas sous la terre, qui ne sont jamais partie car elles sont dans l’eau qui court et dans l’eau qui dort. Ce soir faisons chanter une litanie de noms de femmes jusqu’à ce qu’un « e » apparaisse à la fin de nos mots, comme une évidence. Le silence tue. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Nous gens de lettres, intellectuel·le·s, citoyens et citoyennes, n’oublions jamais de nommer les femmes étouffées dans les ombres englobantes de la langue française. Le temps est fini où le masculin l’emportait toujours sur le féminin. Nous sommes. Vivantes.  

On parle de vie ce soir. On sera tenté, pour se bercer, de glorifier ce corps de femme, qui donne la vie. J’ai donné la vie, pour la deuxième fois, il y a peu. J’ai mis au monde un enfant avec mon compagnon et j’ai senti, encore une fois, la puissance que ce geste procure à l’être que je suis. Mais ne venez pas me dire, je vous prie, que je porte sur moi le monde en portant ses enfants. Je ne suis pas dupe. Je ne l’ai jamais été. Je ne suis le poto mitan d’aucune maison. Je ne suis pas là pour donner la vie. Je suis là pour la vivre. Mon corps est là pour vivre. Et si donner la vie était un vrai pouvoir, on ne devrait pas décemment le célébrer sur une mare de sang silencieuse où se noient les femmes assassinées par des hommes jaloux de ce pouvoir. 

Sandra, Aurélie, Marie, Celine, Nathalie, Véronique, Stéphanie, Mireille, Solange, Catherine, Sylvie, Thérèse, Dominique, Elodie, Emmanuelle, Frédérique, Emilie, Pauline, Pierette, Karine, Johanna, Paola, Cindy, Béatrice, Hortense, Marie-Pierre, Audrey. Nadia. 

Je suis en vie. Je peux entendre le chant des grenouilles, la nuit, et de ma fenêtre voir les étoiles. Je rêve, le soir, dans les bras de la personne que j’aime, des fantassins de mon histoire et des miracles de nos destinées. Je suis en vie, et au petit matin, je respire les douceurs amenées par le vent. J’aimerais me lever, mais je suis un oiseau de nuit. Alors j’observe le monde qui s’éveille et referme les yeux en souriant. Le jour vient, et je travaille sans m’arrêter, car j’ai le luxe de faire ce que j’aime, d’écrire, de partager, d’enseigner, de donner mon temps à ce en quoi je crois. Le monde est vaste et moi je suis un être qui y passe. Je glisse dans un univers méconnu, portée par un bolide girant autour d’un soleil. Il fait froid, partout dehors de notre monde, et moi je brule sur le mien, je sonde les astres pour sentir enfin la lumière du reste de l’univers inonder le ciel, inonder la mer, renverser dans son écume lasse les illusions versées sur nos terres par des colons arrogants il y a bien longtemps. 

Qui sont ces gens qui disent ce que nous sommes ? Qui sont ces hommes qui disent qu’ils savent ce que nous sommes ? Qui sont ces gens qui parlent de notre sang et le peignent sur les murs ? Qui sont ces gens qui causent de notre corps en riant, languissant de le boire, de le lécher, de le manger jusqu’à ce qu’il fonde au soleil ? Qui sont ces gens ? Ils existent encore. On ne les a pas tués, pas mangés, pas vomis – saurons-nous éviter cette tentation désespérée ? – surtout, on ne les a pas jugés. Ils existent encore, ces gens qui savent qui nous sommes qui disent qui nous sommes qui mangent qui nous sommes et qui nous tuent. 

Je veux que nous restions vivants. Je veux que les femmes de mon peuple restent en vie le temps juste que leur corps peut les porter sur la ligne de l’existence. Elles méritent elles aussi de voir encore se lever le jour et compter les étoiles et rire et jouir et prendre du plaisir. Et le criminel qui tue leurs rires et vole leur corps est-il un être vivant ? Honneur à mes sœurs, mes mères, mes filles qui vivent sur la terre et qui vivent même sous la terre. 

Une voix remonte du pays du Mandé. Elle a suivi les bateaux négriers et poussé sur les cannes à sucre. Elle est née, elle a vécu, elle est morte et voilà, elle est pourtant toujours en vie. Une voix m’a portée jusqu’ici, qui n’est pas d’ici. Elle m’a dit : le monde est plus vaste encore que ne le voient tes yeux. L’univers est plus petit que ne le croient tes yeux. Tu peux y vagabonder y errer t’y perdre et t’y retrouver. Le vivant et le mort, le natif et le gisant sont des êtres vivants qui persistent quelque part, là où porte le vent. Une sagesse venue d’un pays loin me chuchote à l’oreille que rien de vrai ne tient la route, que rien de juste ne peut naître d’un mensonge. Une sagesse venue de loin et pourtant chez moi me dit que je suis seule à savoir qui je suis. Que je suis seule à savoir quel être vivant je veux être. 

Mesdames et messieurs la société, nous n’avons rien à croire des rêves de l’universalisme que nous propose la France dans son discours intégrationniste. C’est un bobard à chiquer qu’on nous a fait bouffer dès l’enfance. Il avait un goût de barbapapa, un goût qu’on veut sentir encore et encore sur ses lèvres pour le plaisir alors qu’on sait que c’est que de la merde en fait. J’ai longtemps cru en cette belle chanson. « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Tous les hommes. Déjà, il y a une arnaque dans le titre. On aura beau mettre une majuscule à ce mot là, il exclut du droit les femmes. Des hommes Libres. Libres ? Rien de plus arbitraire que ce mot là qui dans une République qui jette à la dérive tous ceux et celles qui ne lui conviennent pas : les femmes, les noirs, oui, l’histoire l’a dit, mais aussi les enfants, les vieux, les pauvres, les analphabètes, les homosexuels, les trans, ceux qui ne croient pas, ce qui ne croient pas comme il faut, et puis pourquoi pas les gauchers, les roux et les rousses, les myopes et les pieds bots ? 

Qui reste-t-il ? Qui sont ces gens libres qui seuls peuvent profiter des jouissances de l’égalité ? Qui sont ces êtres surnaturels, dotés du tout puissant pouvoir de libre arbitre prophétisé par les Lumières ? Qui sont les bénéficiaires de ce régime moins pire que les autres qu’on appelle goulument la démocratie ? D’abord des hommes blancs d’un peu d’argent, qui par leur statut peuvent écraser tous les autres ? ça tombe mal. Je ne suis pas de ces gens là. Alors être vivante, pour moi, ça sera toujours dans ce monde-là une bataille, pour trouver ma place, la garder, me battre pour elle, rappeler que je la mérite. 

L’universalisme proposé par la France n’est qu’un autre nom de la domination. Nos peuples ne peuvent survivre dans ce monde que dans la confrontation avec ce nain qui se croit un géant parce qu’il a conquis les géants. Cet être adolescent au monde, qui définit la norme, qui définit le vrai, le juste, le progrès, à sa seule et propre mesure : nous ne pouvons pas être vivants sous ses dents mais seulement survivre aux crocs d’un universel qui n’a de total que son nom et son arbitraire.  

Comment survivre au compresseur qui broie notre histoire pour la boire à sa santé ? L’universalisme, c’est juste la loi du plus fort aromatisée au rhum. On croira que le monde est né ce jour-là, le jour où ils ont dit qui nous sommes, où ils ont bu qui nous sommes. On croira ça, vraiment? Le monde existait bien avant. Et les voix de celles et de ceux qui sont morts et qui ne sont pas morts nous le répètent encore. Nous sommes vivants tant que nous nous battons. 

Le glas sonne pour les jours de ceux qui jouaient avec nos corps sans vie. Le glas sonne pour ceux qui croyaient que nos corps étaient sans vie. Il n’y a plus de monde demain pour les hommes et les femmes qui tuent. Il n’y a plus de monde demain pour les racistes, les suprématistes blancs, les misogynes, ces assassins qui tuent en prospérant sur notre silence. Sa bout. Notre génération est celle qui assèchera le sang des serpents. Ou alors elle ne sera pas ; ou alors elle ne sera plus. 

Nous sommes vivantes et vivants. Parce que nous nous battons. Nous mourrons si nous ne faisons rien. C’est une règle fondamentale, que le petit se meure s’il ne sait pas crier. Je ne baisserai jamais les yeux sur le monde qui m’écrase, parce que je suis en vie. Je lèverai toujours haut le menton que m’ont donné mes ancêtres, fière d’être, vivante pour être, et pour transmettre mon histoire, notre histoire. Nous devons nos vies aux ancêtres qui se sont battus pour rester vivants. Nous sommes en vie tant que nous nous battons. Nous sommes en vie parce que nous nous battons. Alors battons-nous encore.