fbpx
ABONNEZ-VOUS A 1 AN DE ZIST POUR 5 EUROS PAR MOIS

Avaler la Terre

Clod n’avait pas ouvert sa mallette que le sol s’était mis à trembler. La chambre de l’hôtel ouvrier oscillait à une vitesse nauséeuse. Dans un coin de la petite pièce, le bureau claquait sur le parquet en faux bois. La poignée de sa valise tressautait. Clod ausculta, intérieurement, la source de cette démangeaison permanente. La perturbation se situait dans l’oreille interne. Le tremblement du bâtiment modifiait ses réflexes positionnels. Ça vibrait jusque dans ses dents. L’otès d’accueil diminua le bruit ambiant. Il fallait qu’il se mette au boulot.

En face, derrière les ondulations de la fenêtre, la foreuse monstre avait enclenché son terrible appétit. Déjà, sur le morne au bord du chantier, le fouillis ébranlé de la jungle se changeait en sciure terne. La terre s’émiettait en poussière tourbillonnante. La roche nourrissait l’acier. La machine géante se couvrait d’une écalure vivante, floutée par les cahots. Elle s’en débarrassait aussitôt. La mue desséchée tombait en continu au bas des pentes.

L’engin surexcité finirait d’abattre le morne avant la fin de la journée. Sur l’aplat du chantier, au fond de l’ancienne ravine, une masse d’ouvriers et d’ouvrières s’activait à déblayer. Nish était sûrement de cette foule, indifférente comme chacun au tumulte de la terre à l’agonie. Le filet se resserrait sur sa localisation précise. Clod trouverait bientôt la jeune femme. Il s’écarta de la fenêtre.

D’une tessiture trop commune pour être vraie, l’otès d’accueil proposa à son visiteur d’augmenter l’opacité du vitrage, que disparaisse cette vue désolée du monde qu’on écroule. Clod refusa l’invitation du programme d’une voix mal assurée. L’ayi avait perçu son stress et identifié sa cause. Elle voulait soustraire cette dernière à ses sens, mais Clod préférait connaître l’origine de ce qui le faisait trembler, plutôt que de se rendre aveugle. Il préférait voir le réel et l’affronter.

Dans l’encadrement mal fixé de la porte d’entrée, le propriétaire qui l’avait accueilli un peu plus tôt l’interpella d’un tototo poussé.

— Tu as pu te reposer ? L’avaleuse a démarré. Elle s’arrête dans six heures. Et pi c’est calme jis les ouvriers la remontent. Pi c’est la dernière rotation.

Le bonhomme eut du mal à prononcer le dernier mot. Comme s’il n’était pas de son monde. Il ravala son bégaiement et attendit que Clod dépose quelques vieux livres sur un pantalon en toile cirée, à côté de sa petite valise, au bord du lit. Dehors le ciel était si gris de poussière que le voyageur était incapable de deviner l’heure. Mais Clod s’interdit de rallumer son palmeur. La mission attendrait encore. Les nuages de particules fines lui rappelaient les brumes de sable qui voilaient par moment le ciel de Lanvil : tous les trois mois, ces immenses langues de brouillard venues du Sahara recouvraient la ville et étranglaient ses buildings. L’air des hauteurs devenait irrespirable. On s’enfermait dans l’intimité des blocks. Ici, sur le chantier à même le sol, c’était encore pire.

— Mèsi, dit-il enfin. Je suis déjà bien renseigné sur le processus. Je dormirai plus tard.

Sa vision vacilla malgré la correction de ses lentilles. Non pas qu’il était fatigué, mais l’encodage du réel était perturbé par les impacts du forage, dehors. Les murs se confondaient en glitchs physiques par à-coups irréguliers. Le visage du propriétaire aussi. Ce dernier restait planté là, à tenir le kapaklak de la porte en acier plié. Le rural n’avait pas compris. Clod articula plus fort.

— Man ja konèt ki mannyè zot ka djoubaké isi-a. As-tu géré pour moi ce que je t’ai demandé ?

— Oui. L’ajé a lieu avant la rotation du soir. C’est pour la grève, t’es là ? Tu vas parler ?

— Han-han, je vais juste regarder. Mé mèsi, Wobè, mèsi an chay.

— Si ou lé an bagay, demande à l’otès.

Wobè disparut dans les secousses du bâtiment, laissant Clod seul avec l’assourdissement impartial et perturbant de la pièce. Les hôtels ouvriers suivaient l’avancée des chantiers au fur et à mesure qu’ils aplatissaient la terre. Clod avait traversé Lanvil entière pour rejoindre le secteur HYT. Le train l’avait déposé là où la digue n’était pas encore construite, là où le péyi disparaissait, avalé par l’immense foreuse de montagne. Lanvil rasait l’arc caribéen pour s’étendre, tant vers le ciel occulté de nuées sombres que vers les continents ravagés de l’après-guerre. Il n’y avait plus d’îles, mais une longue bande urbaine surpeuplée. HYT en était la frontière amère.

Cela le changeait des hautes tours de la mégalopole caribéenne, ses rues suspendues, lisses et éclairées, les doux revêtements en bambou, les larges appartements aux murs nanotek. Sa nouvelle situation, bien que temporaire, était loin de lui convenir. Les secousses n’étaient que le summum d’un ressenti âcre et déprimant. Redescendre n’avait jamais été une partie de plaisir.

Clod dénicha un stylet au fond de sa mallette. Rien que le poids de l’objet entre ses doigts nerveux libéra en lui une quantité non négligeable de satisfaction. Il releva sa manche gauche en grelottant. Contre sa peau, un patj blanc servait d’interface entre son corps et le reste de l’univers. Il y logea la pointe du stylet, pressa la commande tactile. La seringue diffusa sous sa peau une dose de nanobots leucodermiques. Ils le blanchiraient encore un peu plus. La cure d’amélanines prenait du temps, il le savait, mais le résultat en vaudrait la peine. Sur l’interface lenticulaire, son état interne grimpa de satisfait à joyeux. Cinquante-huit pour cent sur son échelle de bien-être. Mais lorsqu’il s’allongea sur les draps mouvants de son lit, Clod eut la salive mauvaise. Il alla cracher au lavabo et l’otès lui proposa un calmant. Il déclina l’offre et ralluma son palmeur d’une pression à la base du pouce. Des box luminescentes se détachèrent des pixels de sa projection rétinienne. La connexion au fog de l’hôtel s’établit instantanément. Il avait de nouveaux messages sur son flux.

Le plus urgent venait de Sennonm, son mandant. Le blabla habituel. Trouver sa fille, Nish, la retourner comme un colis à sa famille, dans les hautes sphères de Lanvil, à l’abri de la polluanteur, à l’abri de l’idiocratie, loin des vies maudites et sans issues. Que venait-elle faire ici-bas, au fondok de la misère ? demandait la missive avec une touche de naïveté et de vulgarité. Elle révélait en réalité un certain agacement.

Clod n’avait rien de particulier à y opposer. Selon lui, le drame était d’un commun évident. La fille unique avait fui le père, s’était engagée auprès de syndicalistes notoires, menaçait désormais la réputation de l’empire familial – pire, sa stabilité. C’est ce que Clod avait traduit à soixante-cinq pour cent de vraisemblance des témoignages recueillis autour de lui. Il n’avait pas eu de grosses difficultés à retrouver la trace de la portée disparue. 

Le missionné revint à la chambre et chercha un angle où caler son corps. Le message tressautait comme les pixels d’un enregistrement sonore. « Vous êtes l’un de nos meilleurs traducteurs », lut-il. Pas le meilleur. L’un des. Cela signifiait : pas encore assez bon. Sennonm continuait : « Je vous fais confiance pour la retrouver avant l’arrivée du cyclone et la convaincre de revenir. Je vous en voudrais à mort s’il lui arrivait quoi que ce soit. »

Clod écrasa le message jusqu’à en supprimer la moindre trace de son cloud. Le contrat de confidentialité l’exigeait. Puis il se déporta d’un geste du bras sur les annonces météorologiques. Il restait deux jours avant le premier cyclone de la saison. Celui-ci tournoyait sauvagement sur les cartes en temps réel, à quelques miles des côtes de Lanvil, au creux des dépressions océaniques. Il passerait violemment sur les secteurs FDF et DMQ. Douze heures plus tard, il menacerait HYT, plus despote que jamais.

Il n’était pas le meilleur traducteur. Il était l’un des meilleurs traducteurs, mais pas encore assez bon. Clod s’assit au sol. Là, les vibrations s’atténuaient, ou alors son corps s’habituait, engourdi. La météo ne l’inquiétait pas, il lui restait du temps. Il repensa aux lignes transcodées du message de Sennonm. Il manquait un élément. Les mots dégageaient une émotion, directe et signifiée, mais, traduits au plus près, une autre émotion, cachée derrière les mots, résonnait encore plus. Celle-ci était fausse. Le père cachait son jeu : il n’avait que faire de la tempête. Il voulait récupérer sa fille pour l’empêcher de nuire. C’était évident. Mais ce facteur ne devait en rien interférer avec sa mission. Le traducteur retrouverait Nish ce soir, à l’ajé des grévistes. Il coupa son palmeur.

L’assemblée générale du syndicat se tenait dans un des immenses entrepôts du chantier. Une foule compacte s’amassait déjà sous les tôles du garage, tout autour d’une estrade, lorsqu’on lança les temps de paroles. On clamait. On contaminait. On montait sur les pelles et les capots des camions-bennes. On allumait leurs phares démesurés pour les braquer sur le plafond d’acier. On vilipendait les mauvais arguments. On donnait de la main. On vomissait ses intentions. On appelait à la grève générale. Les visages s’éclairaient, s’invectivaient, certains déjà pleins d’aigreurs, d’autres venus chercher des réponses et l’espoir d’une vie moins miséreuse. Ils étaient noirs suda, nègres bleus, mulâtres batakouli ou libanais métissés, mais tous mêlés ; toutes les basses classes sociales, accolées, recalées de deux tiers du reste de la Terre, estimées au quart du monde par les données holographiques de Clod.

Elles n’arriveraient à rien, pensait-il. Le mouvement durait depuis trop longtemps, bien trop loin des centres névralgiques de Lanvil et de ses décisionnaires. Là-haut, on avait fini par accepter de bâtir malgré la grève. Les plus puissants l’estimaient en pourcentages qu’ils abattaient de leur chiffre d’affaires. La grève était devenue un impondérable à toute évolution d’entreprise. Et grève de quoi, finalement, puisqu’elle englobait toutes les doléances, sans mot d’ordre spécifique ; contre la misère, contre les conditions de travail, contre les délais d’acheminement, contre le manque de main-d’œuvre, contre les intempéries. Contre tout.

Clod s’en foutait, au final. Il s’était hissé au-dessus de cette vie-là. Alors que les effets résiduels des vibrations de la foreuse le forçaient à se raidir, il resta attentif aux mouvements de la foule. D’où il se tenait, sur le pneu d’un remorqueur quatre fois plus grand que lui, il occupait une place de choix, proche de l’entrée. Il surplombait l’estrade où s’exprimaient très mal quelques syndicalistes, en un créole ouvrier perlé d’anglais et d’espagnol. Il ne prêta pas attention aux discours. Ceux-ci auraient peu de chance d’être entendus, ni même compris par les grangrek de Lanvil. Non pas qu’ils n’en saisissaient rien – c’était le rôle des traducteurs comme Clod d’établir les ponts de communication entre les strates de la mégalopole, et puis avec l’étranger – mais le cyclone arrivait et le mouvement de grève, loin de se durcir encore, serait maté. On ne marchait pas sous la tempête.

Par petites impulsions lumineuses, la vision augmentée de Clod sélectionna les quelques métisses, peau chapé et blan péyi présents ce soir-là. Un virgule deux pour cent. Une petite dizaine popa de jaune. Parmi eux, le traducteur filtra les hommes ; ne restèrent que trois visages. Nish n’en était pas. Il désactiva le vwé+ et se mit en tête de patienter encore un peu. L’espace serait vite plein et il pouvait contrôler de visu la large porte de l’entrepôt. Il avait le temps pour lui.

Son voisin, assis malaisément sur un bourrelet du pneu, le dévisageait déjà depuis plusieurs minutes. Il avait sans aucun doute repéré le ternissement de ses iris lors de l’enclenchement du vwé+. Clod lui renvoya un sourire de politesse, signifiant de balayé douvan kay li, mais l’individu ne démordit pas. Il se rapprocha même.

— Ou tradiktè ?

Clod hésita. Il joua la carte de l’honnêteté. Cela ne paya pas.

— Ou pé palé ! Ou pé palé ba nou !

Parler. Ces gens n’avaient que ce mot à la bouche. La fonction première du traducteur était de voir, de lire le réel, puis de le décoder pour ensuite le réencoder et le transmettre à un tiers. Parler était bien le dernier maillon de la chaîne de ces opérations. Non, Clod ne voulait pas parler. Il n’était pas là pour ça. Il était là pour observer et trouver – enquêter, aurait-on dit ailleurs.

Il s’excusa, se grattant le dos des mains, puis chercha à redescendre de son promontoire. L’ouvrier s’interposa avec pesanteur. La situation lui échappait. Fok ou palé ba nou ! L’énergumène hélait maintenant d’autres travailleurs, les excitait avec l’identité de Clod. C’est un traducteur ! Il sait parler ! C’est le patron qui l’envoie, il est là pour nous ! Non, il n’était pas là pour eux. Clod se dégagea de l’étau de corps échauffés. La rumeur enfla et se répandit comme une traînée de fourmis ailées. Mais Clod était déjà dehors, loin, écrasé par son refus. Il s’était mis à pleuvoir. Cela ferait retomber la poussière.

Le traducteur s’enfonça très vite dans le chaos du chantier déserté. Les horizons trempés se bouchaient de collines de gravats, de bennes abandonnées à la rouille, d’engins à l’arrêt, comme autant d’animaux métalliques ramenés d’un autre temps. Sur les routes endommagées, les brumes persistantes chargeaient l’air d’odeurs chaudes et mourantes. Elles grisaient le ciel. Elles floutaient le soleil rougissant. Les nuages, eux, tombaient en aberrances chromatiques, percés par le grain à quelques mètres au-dessus du sol. Ils noyaient des fantômes esseulés. Ici, un entrepôt endormi, là, une grue fatiguée par les intempéries et le travail sans relâche. Le silence, après la foreuse, restait incertain : il était troublé par le vacarme de la pluie et les bourrasques de vent qui soulevaient la tôle.

L’averse s’intensifia et ravina la terre morcelée. Elle remplissait non loin un canal qui courait vers la mer, à quelques kilomètres. S’en élevaient de lourdes poisses de vapeur qui collaient la peau, et la peau à la fibre des vêtements. Clod s’arrêta là. Il pataugeait.

Nish Sennonm ne serait pas venue à l’ajé, de toute manière. Il évaluait à soixante-quatre pour cent la possibilité qu’elle ait eu vent de son arrivée et qu’elle ait surveillé ou fait surveiller les trains venant de Lanvil. Le décodage de son hypothèse s’avéra valable : en débarquant ici, dans la bourbe du monde libre, elle aurait très vite retrouvé un poste à responsabilité. Elle parlait le langage des hautes rues de Lanvil. Sa peau était claire. Elle avait la posture et toutes les compétences nécessaires pour se retrouver embrigadée par le bureau du syndicat. Sa promotion se serait faite en quelques heures peut-être. La probabilité soutenue sur l’iris de Clod montait à soixante-dix-huit pour cent, mais Nish ne s’était pas présentée sur l’estrade syndicale. Soit il était aveugle, soit elle l’attendait ailleurs. Le traducteur désactiva ses algorithmes et allongea le pas. Au-dessus de sa tête nue, le ciel se corsait encore. L’hôtel n’était pas loin, en amont du canal. Sa peau le brûlait.

La piqûre eut l’effet d’un médicament, comme un remède contre la flétrissure. À l’abri dans sa chambre d’hôtel, Clod regarda le patj se refermer lentement sur la dose de nanobots. Ils chasseraient les impuretés de son corps, sa couleur, sa langue inscrite au fond des gènes. Ils chasseraient jusqu’au passé englouti par son esprit. L’origine de cette chasse, à l’homme qu’il était, remontait aux temps passés sur les bancs d’étude, sur les chaises des réunions familiales. La mémoire de Clod trimbalait encore des restes de cet héritage de honte et d’asservissement, de folies et de pulsions moins qu’humaines. Avec ses propres yeux, ceux organiques, il avait vu le mauvais gangréner le bas Lanvil. Il était devenu traducteur à force de volonté, il avait fui, et la vwé+ avait confirmé ses intuitions. Clod considérait s’être échappé de ce monde sordide, et c’était toujours avec horreur qu’il y redescendait. Mais il affrontait. Il regarda sa peau écraser peu à peu la trace de sa négritude.

La rotation reprit au milieu de la nuit ; l’hôtel se mit à trembler comme si la terre se dérobait. Clod se leva d’un bond. L’otès le réconforta de mots tendres. Elle lui proposa de jouer une symphonie ajustée à une fréquence qui couvrirait à quatre-vingt-deux pour cent les nuisances sonores de la foreuse. Clod refusa. Fourbu, il s’approcha de la fenêtre. C’est là que Nish lui apparut, dans le fiap d’un éclair.

La vitre se tordit dans un glitch étrange, ralenti par la quantité de données qui jaillirent sur la lentille de vwé+, doublement ralenti par l’importance de l’instant. La seconde se suspendit.

La silhouette de Nish se détachait, nette, sur le moignon de métal d’une immense grue, à une centaine de mètres. Dans la brume bleuie par les néons de sécurité, la jeune femme était à peine éclairée, mais assez pour identifier sa pigmentation chapé, la coupe droite de son manteau de pluie, son attitude légère issue de son éducation, et sa gestuelle déconstruite par son libre arbitre politique. Le taux de fiabilité de l’identification grimpait les dernières unités au-dessus de quatre-vingt-dix.

Tout cela était apparu d’un trait et avait pétrifié l’image de la syndicaliste dans le brouillard gelé de l’espace-temps. L’esprit du traducteur flotta une seconde de trop. Il zooma sur le vide numérique, mais la grue et la silhouette avaient déjà disparu.

Il se lança dans la nuit éveillée en enfilant son ciré. Le brouhaha sonnait derechef, l’averse bouillante le giflait jusqu’à l’os, mais rien ne perturba son guidage satellite. Synchronisé au repère mémoriel, Clod cavala entre l’écho des bâtiments, le raclement des talus et les engins en circulation. C’était la peur qui l’entraînait dans la boue, la peur que Nish lui échappe et file sous d’autres latitudes. Tant qu’elle était sur le bras de manutention, il avait une chance de la saisir, de la convaincre de rentrer à Lanvil.

La grue l’attendait, paisible, derrière la foule gueulante des travailleurs affairés. Ses lumières d’urgence inondaient la voie boueuse : des gyrophares orange, plaqués sur son châssis antisismique, mais dont personne ne se souciait. Sur la rétine de Clod, ils indiquaient une panne en bout de flèche, un chariot coincé. Le témoin de la plateforme d’ascension était encore en position haute. Clod téléchargea un inctoriel et activa le tableau de commande dès que le code lui fut transmis. La nacelle de transport redescendit. Il lui resterait dix minutes d’ascension, un tête-à-tête avec Nish Sennonm, et sa mission serait accomplie.

Lorsqu’elle ouvrit la porte d’accès à la cabine de commande, Nish Sennonm fut de toute évidence surprise par la présence du traducteur – il se tenait à moins d’un mètre d’elle, en conquête sur son territoire de labeur. Contre toute attente, la jeune femme conserva son calme ouvrier. Le crochet transportant les bennes de déblais était tombé en panne, elle avait dû sortir dans la tempête pour désobstruer le rail. Elle se glissa à l’intérieur de la cabine dans un courant d’air détoxifié par la pluie.

— Eh bien, vous voilà.

Ses mains, maladroites et confuses, allèrent un temps dans l’inconfort du petit espace. Elles désactivèrent un à un les témoins lumineux de la panne. Une buée opaque couvrit très vite les baies vitrées. Les deux inconnus ne perçurent plus rien du monde extérieur. Il n’y avait plus qu’eux. Pourtant l’attitude de Nish sapait leur rencontre et le dialogue nécessaire qui en découlerait. Son nez se froissait d’un phrasé manifeste : « je ne veux pas retourner là-bas », disait-il. Ses lèvres s’entre-pinçaient régulièrement d’une intense volonté d’oublier le passé – chose que Clod traduisit en partie. Elle refusait sa présence. Par diplomatie, il observa un geste de recul, se contentant de loger ses épaules dans un recoin de la cabine puisqu’il ne pouvait pas plus reculer.

— Vous pouvez vous détendre. Vous serez encore là, demain, pour le soleil couchant.

— Et vous ? répondit-elle.

Il écarta la menace. Elle ne correspondait ni à son profil morphologique, ni à l’intonation employée. Il continua, serein, de lui expliquer sa présence.

— Je suis traducteur. J’ai été mandaté par le Groupe Sennonm Météo pour retrouver votre trace. Les emails de votre père sont formels. Il s’inquiète de vous savoir si loin à l’approche de la tempête. Il vous demande de rentrer à l’abri, au secteur PTP.

Cette fois-ci, les yeux noisette de Nish s’écarquillèrent d’un étonnement réel. Elle sourit, même.

— Mon père ?

À vingt-six pour cent, son timbre présenta un intérêt pour la nouvelle. À soixante-quatorze pour cent, il soulignait un dédain peu commun – une émotion de rejet. Elle ricana. Le pourcentage prit quelques points.

— Je sais que vous êtes traducteur, poursuivit-elle, vos lentilles vous trahissent. Ce qui m’étonne, c’est que vous croyez véritablement à l’existence de cette tempête. Vous avez décodé vos mails ? Vous pensez vraiment que c’est mon père qui vous envoie ? C’est la première chose qu’un traducteur vérifierait…

Elle souriait en coin. Sa main relâchée, sur le point d’actionner le déplacement du chariot, marquait son assurance à quatre-vingt-deux pour cent. Elle reprit place sur son siège.

— Vous tremblez, ajouta-t-elle, vous allez rester dans mon dos à me regarder travailler ?

Clod avait fermé ses sens. Il tremblait, oui, le corps délavé par l’orage, perdant toute la chaleur de sa course, mais il était captivé par les données du cloud qu’il passait en revue. Le dernier mail était signé de la Famille Sennonm. Les trois précédents du Groupe Sennonm. Le tout premier, reçu deux mois auparavant, portait aussi le sigle de l’entreprise politique. Le ton employé était tout masculin, les tournures de phrases un peu pédantes, et l’analyse des idiotismes et syntaxe traçait l’origine européenne et bourgeoise du mandant. Mais tout le monde pouvait imiter un langage. Clod le premier : il en avait fait son métier. Sa première hypothèse voulait que ce soit le père qui l’ait envoyé en mission ; elle dégringola sous la barre des vingt-cinq pour cent. Clod s’était laissé flouer par son propre ressenti. 

— C’est un piège ? osa-t-il.

— Si c’en est un, vous vous y êtes fourré tout seul. Notre rencontre est orchestrée pour une raison bien précise, mais elle semble encore vous échapper.

— Je dois vous ramener à Lanvil avant la tempête.

Clod remarqua de nouveau ce petit rire, celui qu’avaient les filles de sa cité, quand il était enfant, avant que Lanvil n’écrase son quartier.

— C’est ma mère qui vous envoie, et il n’y aura pas de tempête.

Cette fois-ci, c’est lui qui s’amusa de l’assertion. Le secteur HYT était pourtant relié aux fogs informatifs de la mégapole. Il caressa la petite bosse que formait le palmeur sous sa peau, à la base de son pouce.

— Madame Sennonm, les nouvelles de l’arrivée de ce cyclone ne datent pas d’hier. Les stations météo de votre père suivent son évolution depuis sa formation au large de Conakry. Il est passé au stade 5 il y a maintenant dix heures, et frappera la côte est de Lanvil dans deux jours. Il pourrait encore évoluer, et je ne donne pas cher de cette région lorsqu’il remontera vers le nord. Qu’y aurait-il de plus à savoir ?

— La confiance absolue que vous accordez aux autorités m’interpelle. Vous avez décodé ces sources ?

— Qu’y aurait-il à décoder de sources primaires ?

— Décodez la source elle-même. Vous êtes fait pour ça, non ? Tout traduire, tout voir, tout avaler, tout retransmettre… Allez, montrez-moi le code source.

Elle s’était retournée pour le fixer de toute sa douceur. Son âge restait incertain, mais ses paroles étaient signées d’expérience et d’intelligence. Elle le décontenançait. Clod se racla la gorge et fouilla encore ses algorithmes. 

Il désactiva l’interface visuelle pour n’afficher que le langage de programmation. L’altération du paradigme lui sauta alors aux yeux. Le compilateur chargé de transformer les données sources en cible visuelle dérivait par un domino manuel, à travers un cloud privé. Il n’y avait pas accès. Il interrogea le code source, derrière la dérivation. Son authentification fut refusée. Il quitta le fog, une boule de colère humiliante grossissait dans sa poitrine. Nish ne riait plus.

— Ça fait mal, le rejet, hein ? Ça ne vous quitte jamais vraiment…

Elle bascula ses manettes pour soulever une benne vide et la déposer plus loin, là où des pelleteuses s’activaient à entasser les derniers gravats de l’énorme foreuse. De ce point de vue, cette dernière prenait encore une autre dimension, celle d’une bête immonde qui s’accrochait avec voracité aux dernières touches de nature. Une tique de fonte et d’acier cramponnée à l’épiderme terrestre, grignotant les squames qu’elle asséchait elle-même. À travers la nuit, la stabilité de la grue rendait la vision encore plus terrifiante.

Clod se ressaisit ; elle le menait en bateau. Il s’empara de la commande manuelle. Je vous ramène, força-t-il. La cabine chuta vers le vide. Des lumières sèches dans les ténèbres, il ne resta que des traits de peur, l’affreuse et grise peur de s’écraser contre la réalité. Nish interrompit très vite l’acte gauche et rebelle du traducteur. Non pas par courage, mais avec l’exaspération patiente des maîtres de classe. Elle bloqua le levier en position neutre et eut ce regard que Clod n’oublierait pas : reste, et apprends.

Mais il luttait. Intérieurement, il luttait. Le ciel de ténèbres, la tempête, la pluie qui grêlait, la tourmente était en lui. L’isolat de la cabine le propulsait hors du monde, dans le flottement imprévisible des esprits en aéronef, loin du sol, loin de la terre odorante, loin des montagnes écroulées, loin des sursauts insoutenables des îles perdues.

Pourtant, quelque chose vibrait entre le cœur et le poumon. Alors qu’il s’arcboutait, l’épaule contre le cou de la jeune femme, les mains plantées dans son avant-bras, puisque c’était la seule solution pour la redescendre à terre et la ramener à la raison, la lame nostalgique d’un lieu qu’il n’avait jamais connu se lova sous ses côtes. Il reconnut l’émotion d’un lieu familier. Dans le timbre de la voix de Nish, un chez-lui l’accueillit. Elle l’invitait, le souffle coupé, à éteindre ses lentilles, pour parler. 

— Pour être à égalité. Vous et moi. Voyez ma mère. Puissante. Instigatrice. Elle vous laisse croire que mon père vous envoie. Mais elle arrange notre rencontre. Vous êtes monté dans ma cabine de votre plein gré. Laissez-moi parler.

Clod lâcha prise. Les phalanges de l’ouvrière n’avaient pas cédé d’un iota. La cabine de pilotage reprit son ascension.

— Ma mère m’avait prévenue de votre arrivée. Elle a eu confiance en vous. Je n’ai fait que vous attendre. 

— Fallacieux.

— Vous ne seriez jamais descendu si bas de votre propre chef. Le confort est la dernière chose qu’un être humain refuse de quitter. Ma mère est noire, vous savez. Pas mon père. Ai-je besoin de vous expliquer les processus systémiques qui en découlent ?

— Après cinquante ans de mariage, je dirai que leur amour prévaut. Pourquoi vous montrez-vous aussi rancunière ?

Elle cherchait la joute verbale, il la rejoindrait sur ce terrain.

— Je vous ai demandé d’éteindre votre vwé+. Par équité.

Le jeune homme obtempéra à la seconde où son taux de persuasion perdit vingt points. La cabine s’arrêta sous les derniers tenons du rail. Nish pressa l’appel du chariot et une loupiotte verte éclaira son visage.

— La colonisation du corps noir, l’appropriation des richesses, ça vous parle ?

— Votre désir de revanche ne vous sert à rien. La rancune que vous couvez vous garde obnubilée par le passé. Elle vous force à commettre de nouvelles erreurs et alimente un cycle éternel de violence. Vous vous en rendez compte ? Vous ne cessez de parler de votre père…

— Et le désir d’ascension sociale, ça, c’est quelque chose que vous connaissez.

Le traducteur ne répondit rien. Ses mains le démangeaient atrocement. Il les cacha dans son dos, pinçant l’épiderme à la base du pouce. Nish lui désigna la foule de lampes torches qui grouillaient dans la pluie, au bas de la grue.

— Eux aussi méritent une place dans ce monde en construction. On les a toujours asservis, seuls leurs patrons ont changé. Nous pouvons enfin leur apporter les bons outils pour qu’ils s’en sortent. Nous avons cette chance, vous et moi. Quoi ? Vous vous étonnez encore que je ne leur tourne pas le dos ? Ma valeur, en tant qu’être humain, n’est pas de me comporter comme l’ont fait mes blancs ancêtres, mais d’aider mon prochain, le plus faible, qui plus est cette moitié de moi-même que je ne peux pas gommer. Ou konprann ? C’est pour ça qu’on est là. Pour les aider. Ce n’est pas la rancune qui nous anime, c’est un désir de justice. Leur misère, leur asphyxie, leurs morts sont réelles. Actuelles. Tout cela n’a rien à voir avec de la rancune.

Elle le mesurait de ses yeux clairs. Mais ce n’était pas vraiment lui qu’elle regardait. Elle le transperçait, elle voyait en lui, au-delà de son enveloppe physique, peut-être même bien distinguait-elle l’à-venir de ce qu’il était ; Clod, traducteur aveugle, nègre détruit, métissé boté et raboté par la seringue, c’était bien là tout ce qu’il était, et rien de ce qu’il pouvait encore devenir.

L’image d’un oiseau gris s’imposa à lui, un malfini planant sur la crête de quelques nuages de fumée noire. Sa plénitude s’opposait à l’horrible brûlure qui courait sous sa peau. Nish ne plierait pas. Son endurante éloquence cognait l’espace sous pression de la cabine. Elle gardait la tête haute. On ne remporte rien en s’oubliant, dit-elle, avec la voix sifflante du vent dans la mangrove. 

— Je ne suis pas un chef, répondit-il. Je n’en ai pas l’étoffe.

— Il ne s’agit pas non plus d’être leur chef. Il s’agit de les aider à s’en trouver un, d’opérer à leur côté, de se tenir dans leur ombre et d’empêcher leurs erreurs.

— À vous entendre abattre toutes vos cartes, on croirait que je suis venu ici dans le seul but de me laisser convaincre.

Nish le laissa méditer sa propre réflexion. Il eut la sensation que son aveu avait fait grimper son taux de bien-être. Puis, elle compléta.

— Nous sommes déjà plusieurs. Nos compétences servent, ici, à créer de nouveaux outils pour déconstruire la maison du maître. Il nous ment. Il n’y aura pas de cyclone. Il n’y aura pas non plus de grève. Ce qui va s’abattre sur Lanvil, c’est une nouvelle brume de sable démesurée. Nos récepteurs n’ont jamais capté une telle densité.

— Sennonm le sait ? Lanvil le sait ?

— Elle risque de perturber fortement les réseaux numériques de la mégapole. Plusieurs semaines sans données, sans vwé+, sans pouvoir. Ce qui va s’abattre sur Lanvil, ce n’est pas un mouvement de grève, non, c’est une révolution. Un basculement des pôles. Un renversement des têtes au profit de ceux qui vivent au quart du monde. Vous avez été recruté par ma mère pour aider ce renversement, si vous acceptez cette mission. La seule question que vous devez vous poser, c’est de quel côté vous serez lorsqu’il aura lieu.

Nish garda le silence un long moment. La tache verte qui recouvrait ses joues s’était effacée au profit d’une lumière nouvelle. La pluie avait cessé, la foreuse aussi. Clod n’opposa rien. Sa posture trahissait la honte qui le grignotait. Il s’était rendu aveugle pour approcher les hautes sphères de Lanvil. Elles n’étaient pas parfaites. Elles mentaient. Elles lui avaient menti. Lui qui avait confiance en elles, en ce confort social durement acquis. Elles l’avaient privé de la seule qualité qu’il possédait avec fierté, lui qui préférait voir, et affronter.

L’accalmie resta entière jusqu’à ce que la jeune femme ouvre l’accès à la flèche de la grue. Une fraîcheur sans pareille envahit l’habitacle. Clod osa effectuer quelques pas sur les poutrelles d’acier. Un vent chaud lui lécha la joue. Il surplombait un reste de volutes brunes – de la poussière alourdie d’humidité. Il tourna la tête vers l’est. Un autre soleil se levait.