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Joséphine

“Si les deux inconnus avaient fait le sketch seuls cela aurait été raciste mais je suis l’alibi pour que cela puisse exister.”

Pascal Légitimus à Zaka Toto, Mardi 17 Octobre, 2017 à 16:19

L’homme qui dans cette vidéo trouve particulièrement drôle de présenter des aides-soignantes antillaises comme des fainéantes et des incompétentes, a été choisi la semaine dernière comme une figure de réussite de l’Outre-mer français par le gouvernement Philippe et sa ministre Brigitte Girardin pour les Assises de l’Outre-Mer.

Vous le reconnaissez, c’est Pascal Légitimus, le “bronzé” des Inconnus. Dans ce sketch, au-delà de la caricature, il y a l’utilisation du blackface par ses compères, de différentes prothèses ridicules pour décrire des femmes de couleurs, du créole transformé en petit nègre, pour un final qui se veut la chute comique du sketch.

Au-delà de la représentation problématique, c’est aussi toute une population qui se retrouvait ridiculisée et rapetissée alors qu’elle était invisible dans sa représentation. Cette génération du BUMIDOM, que je décrivais déjà il y a quelques mois, était ainsi figée dans une caricature célèbre. Et seulement cette caricature. Ce sketch est l’un des plus connus du trio comique et de Légitimus. Avec la figure du mâle hypersexué et irresponsable de Franky Vincent (une caricature prise au premier degré avec la traversée de l’Océan), elle est balancée systématiquement à la tête des Antillais dans l’Hexagone. Pas comme une blague, mais comme une vérité.

Une vérité lâchée avec le sourire de celui qui connaît l’intimité d’un peuple. Celui de sa paresse exotique. Rendue excusable et tolérable, car délivrée par “l’un d’entre nous”. Et aujourd’hui, selon le gouvernement, “l’un des meilleurs d’entre nous”.

Pourtant dans son oeuvre, comme dans son discours, on chercherait bien à savoir ce qui ferait de Pascal un représentant de l’excellence antillaise.

Corpus Légitimus

Au milieu des années 2000, Dave Chappelle, le grand comédien noir-américain, a tenu pendant deux ans l’un des shows les plus révolutionnaires (et les plus rentables) de l’histoire, le Dave Chappelle Show. Un des grands ressorts de ce show était la comédie raciale, l’absence de tabou et la capacité à prendre une idée dangereuse et à la pousser jusqu’au bout. The Black White Supremacist, Black Bush ou celui abordant la question des réparations sont des grands moments de comédie. Et de réflexion.

Chappelle arrête le show subitement parce qu’il a un doute sur l’interprétation d’un de ses sketchs. Dans celui-ci, des fées racialement caricaturales poussent différents individus à embrasser les pires clichés de leur communauté.

La fée noire porte du maquillage blackface et pousse l’acteur à se conformer au cliché du noir qui mange du poulet frit. Le sketch montre la présence constante dans la psyché d’une personne de couleur de ces jonglages et calculs mentaux, que même les choses les plus simples deviennent chargées de significations et de la peur de perpétuer des préjugés en public. Chappelle trouvait ça marrant.

Lors de l’enregistrement de l’épisode devant une audience live, au moment précis où Chappelle est grimé, un spectateur blanc rit longuement. Très longuement. Trop longuement. Et Chappelle de se demander s’il a poussé l’enveloppe trop loin : si au lieu de ridiculiser les stéréotypes, il les renforçait. Au lieu de rire avec lui, ce spectateur riait de lui.

Chappelle décide d’arrêter le show.

Quand on examine le corpus artistique de Légitimus on constate que devant le succès de sa Joséphine, il n’a jamais arrêté. Si elle faisait rire, c’est qu’elle était à propos. Une petite compilation :

C’est d’une constance remarquable. Des femmes antillaises, toujours subalternes, fainéantes, figures d’incompétence, symboles de calvaire administratif, qui parlent comme des personnages de BD belge des années 30. Et cela encore et encore, jusqu’au dégoût.

Le tout rythmé de dialogue plus brillants les uns que les autres (4:10 de la vidéo):

“Excusez moi c’est les cuisines, on rigole on rigole, on s’amuse dans la joie et la négresse […] Décontractez-vous monsieur (la serveuse jouée par Légitimus secoue ses seins dans le visage du client) c’est les Antilles hein !”

Pascal Légitimus, Sketch Les Antillaises

Le soleil !  L’insouciance ! L’exotisme !

Mais peut-être n’est ce qu’un rôle, il est possible que Pascal Légitimus soit un activiste en dehors de la scène. Après tout, n’a-t-il pas fait un film sur sa communauté, Antilles-sur-Seine, sorti en Décembre 2000, reprenant l’idée qu’après la migration du BUMIDOM, l’île de France était la troisième île des Antilles.

Bénéficiant d’un budget supérieur à la moyenne du cinéma français, Légitimus est maître de sa production. Réalisateur, scénariste, compositeur de la musique (affreuse) du film, acteur dans cinq rôles différents, on peut considérer le film comme son grand oeuvre…

Dans un film sur les Antillais, en principe joué par des Antillais ou des “blacks”, pour mettre en avant les talents d’une communauté, il trouve quand même le ressort pour sortir Campan et Bourdon en infirmières à prothèses.
Le film est un échec critique et commercial. Au sujet de son propre film, Légitimus déclare, philosophe :

J’ai embauché dans ce film la plupart des comédiens de la diaspora Dom Tom et j’ai pu les voir évoluer. Il est vrai qu’ils ne sont pas de talents égaux. Certains sont de bonne composition, mais sans grand talent, d’autres sont talentueux mais ont un mauvais esprit. Ceux qui cumulent les qualités artistiques, intellectuelles et humaines ne sont pas légion. […] L’antillais ne sait communiquer que physiquement, parce que la parole a été coupée pendant l’esclavage. Les esclaves n’avaient pas le droit de s’exprimer oralement. Aussi, ils le faisaient par la musique, par la danse, par le physique en général. Mais jamais par le sentiment.

L’antillais a du mal à exprimer les choses , et quand il s’agit, comme c’est le cas au cinéma, d’interpréter des sentiments complexes, il y a plus personne…

~ Journal Flash Black (sic) n°32

Voilà le bébé jeté avec l’eau du bain. Mon film est nul parce que les Antillais sont nuls. Ma direction d’acteur est fautive car le talent n’est pas là. Puis la justification finale sur le trauma atavique de l’esclavage qui empêcherait à tout un peuple d’être comédien.

Les Antilles françaises seraient capables d’excellence dans tous les domaines de la création artistique et culturelle, avec une complexité assez incroyable, sauf pour jouer la comédie ?

L’argument tombe à plat assez rapidement : tous (ou presque) les afro-descendants des Amériques sont issus de cultures esclavagistes, parfois plus répressives et plus longues que celles des Antilles françaises. Ça en devient presque drôle quand on regarde dans le détail. Harry Belafonte est né à New York, d’une mère jamaïcaine et d’un père martiniquais. Sidney Poitier est des Bahamas. La liste est incroyablement longue avec toutes les îles de la Caraïbe représentées.

En mettant l’accent sur des raisons psychologiques troubles et injustifiables, Légitimus, du fait de son statut d’Antillais en vue, donne de la crédibilité à des arguments fallacieux, permettant ainsi d’écarter les blocages structurels bien réels dans le cinéma français d’un revers de la main. S’il n’y a pas plus d’Antillais dans votre télé ou sur votre écran, c’est de la faute… des Antillais !  

Ici, une annonce révélée par la réalisatrice Amandine Gay :

Un extrait du film de cette même réalisatrice, Ouvrir la Voix (sortie le 11 Octobre 2017), donne la voix à des femmes de cette industrie et démontre ses ressorts discriminatoires clairs :

Aucune de ces questions ne traverse Pascal Légitimus. Son public rit. L’argent et la reconnaissance tombent. Il va avec.

Joséphine ou le discours de l’assimilation

Pascal Légitimus est métis. Sa mère, d’origine arménienne, est couturière de théâtre. Enfant de la balle du côté de ses deux parents, c’est aussi l’héritier d’une dynastie républicaine du côté antillais.

L’arrière grand-père, Hégésippe, le “Jaurès noir”, député de la Guadeloupe au tournant du siècle dernier, fondateur du socialisme aux Antilles avec le Martiniquais Lagrosillière, parrain des carrières de Félix Eboué et Gaston Monnerville, partisan d’une assimilation totale des Antillais.

Le grand-père, Etienne, fondateur du MRAP et de la LICRA, homme de presse.

La grand mère, Darling, martiniquaise, danseuse à la Revue Nègre avec Joséphine Baker, auteure-compositrice-interprète, actrice de cinéma et de théâtre sur une carrière s’étendant sur 50 ans couronnée par la Coupe Volpi de la meilleure actrice à la Mostra de Venise en 1983 pour son rôle dans La Rue Case Nègre.

L’oncle, Gésip, enfant acteur, homme de presse, lui aussi impliqué avec le MRAP et la LICRA,  les associations antillaises, musicien, producteur, rédacteur du Rapport Légitimus qui permet la création de RFO (aujourd’hui France Ô), fondateur de Tropiques FM.

Tous ou presque chevaliers de la Légion d’honneur ou des Arts et des Lettres.

Surgit ainsi un paradoxe, il est probable que des Légitimus, le plus connu du public français ne soit ni Hégésippe, ni Etienne, ni Darling, ni Gésip. Ni le “Jaurès noir”, ni le fondateur du MRAP, ni la lauréate de la Coupe Volpi, ni le pionnier de la radio et de la télé, mais celui qui décide de représenter les Antillais par les clichés les plus éhontés.

Mais qu’est-ce qui fait de Pascal Légitimus un Antillais ? Il en a le nom, prestigieux, mais sa famille est parisienne depuis deux générations, drapée dans les ors de la République, omniprésente dans  le milieu artistique français. Il est le représentant d’une grande bourgeoisie noire qui a réussi le jeu de l’assimilation à la française. Qui roule bien ses r, qui dénomme ses clubs de jazz “exotique”, qui crée des hebdo “Black”, et qui donc parle d’atavisme de l’esclavage quand il y a discrimination.

Le sketch de Joséphine est le sketch d’un bon Français, d’un bon Parisien, qui se moque des couleurs et des accents des “petits sans diplômes” qui viennent de débarquer des bateaux du BUMIDOM. Qui ne sont pas dans les salons parisiens. Qui ne sont pas invités aux Ministères. C’est la comédie de celui qui a honte des nouveaux qui débarquent. C’est le ridicule d’arriérés pas vraiment français, qui osent leur rappeler leur antillanité pas si lointaine. Encore un effort et vous serez comme moi. Car pour lui être Antillais c’est un masque. Ne se décrit-il pas lui-même comme “Arménien dans la vie, Antillais sur scène” ?

Cette assimilation modèle reste souvent silencieuse sur les humiliations qu’elle continue de subir. Entre 1983 et sa mort en 1999, Darling Légitimus, doyenne des acteurs noirs français, fraîchement couronnée d’un des plus prestigieux prix d’interprétation au monde ne recevra aucun rôle dans le cinéma français. AUCUN.

Pire, sa mort ne sera pas honorée lors des Césars en 2000. Il faudra une intervention de Luc Saint-Eloy et Calixthe Beyala, sous les regards amusés et gênés de l’assistance, pour le signaler.

C’était probablement la faute de sa psychologie de descendante d’esclaves, n’est-ce pas ?

De manière plus profonde, la promotion par nos institutions de ce genre de tristes sires nous indique que le Français noir idéal, pleinement citoyen, doit être une négation de lui-même. Que ses spécificités, il doit les abandonner. Qu’il s’agit d’ignorer son histoire et son vécu pour croire à une fable. Et puis de temps en temps, de rejoindre la meute dans la propagation des clichés racistes les plus insidieux. Le sourire au bec.

Joséphine, c’est la manifestation psychotique, parée de comédie, d’un impératif républicain.

L’Alibi

J’ai publié cet article une première fois en Octobre 2017.

Il mettait en lumière non seulement Pascal et sa comédie, mais bien toute une famille, tout un héritage politique et idéologique. Ses réussites, ses impasses. Le passage où je fais la liste de leurs accomplissements, de la réussite sociale de leur stratégie d’ascension, de l’impact qu’ils ont eu sur nos destinées collectives impressionne. Il cherchait à montrer qu’il y a eu pleins d’exemples de “réussite”, mais que seul un certain type de réussite était toléré et qu’il imposait des concessions. En un sens, c’est la stratégie qu’ont choisi beaucoup de nos parents et grand-parents: celle de la respectabilité, d’être plus français que le Français, celle de l’exotisation totale et moqueuse de notre existence. C’est sur celle-ci que se sont construites un certain nombre de familles de la classe moyenne et de la bourgeoisie antillaise. C’est sur cela en partie que s’est construite l’identité antillaise des immigrés du BUMIDOM en France hexagonale. Cela vaut pour beaucoup de communautés en France. C’est notre Pacte Républicain.

Bien entendu, s’en est suivi un « super » échange avec Pascal Légitimus. J’étais notamment curieux de connaitre son sentiment sur l’humiliation qui fut faite à Darling Légitimus. Mais ce n’est pas allé plus loin.

J’y repense aujourd’hui à la lumière des événements de la 45e Cérémonie des Césars. Il est toujours d’une incroyable actualité.